Huntrill est du genre à s’inviter dans le rap français en y défonçant la porte de ses Margiela, un majeur levé, l’autre main serrée enfouie dans le fond sa poche. De sa Nouvelle Trap à sa série de morceaux « Fuck La Drill », l’artiste s’approprie les codes sonores et les esthétiques d’un courant ou d’une scène, avant d’exposer sa singularité dans ses textes et leur interprétation. Avec REPLICA 2, le rappeur du 91 ne déroge pas à la règle et nous démontre une nouvelle fois l’étendue de son talent, le tout avec force et tranquillité.
En 2022, Huntrill sortait REPLICA, un EP de trois titres avec le beatmaker et tête pensante du label Don Dada, Hologram Lo’. Au printemps dernier, le duo nous a offert un deuxième volume du projet, composé cette fois de huit morceaux, laissant toute la place à leur créativité. Les instrus agressives et synthétiques propres à « Le Plug » et « Margiela Au Pluriel » qui signaient leur première collaboration sur l’EP Trillsaison (2020) ont été délaissées au profit de prods globalement plus organiques. Un ton apaisé a lui été préféré aux envolées sous autotune et aux démonstrations pleines de virilité présentes tout au long de la discographie du rappeur.
Comme un rêve éveillé
De ses débuts avec le collectif 700 PsyK à son arrivée en solo avec le morceau « Designer » en 2018, diverses influences sont perceptibles dans la musique d’Huntrill. Cependant, le fond de sa pensée reste identique. Ayant essentiellement l’argent à la bouche, il perpétue ses imitations de machine à billet et étale ses signes de richesse en narrant un train de vie rythmé par les allers-retours entre le studio d’enregistrement, les aéroports et les boutiques de luxe. Sur « STRIP », le morceau introduisant REPLICA 2, Huntrill pose ses premiers mots avant que les voix pitchées du sample s’élèvent : « Ma chambre c’est un strip, des billets partout. » Le rappeur ne partage plus ses envies de richesse, il en profite pleinement. Par moment, il rappe comme s’il se parlait à lui-même, le torse bombé et brodé d’un logo LV, se remémorant l’enfant qui rêvait de designers ou sa mère inquiétée par le frigo vide. La victoire a ainsi meilleur goût, paraît-il.
Si l’artiste était déjà apprécié pour son sens de la formule, son écriture se veut spécialement pittoresque et imagée sur ce projet, à l’instar du clip de « Le biff et moi » qui emprunte largement à l’univers du film Ghost Dog : La Voie du Samouraï. « Un peu comme Staline sous lean », Huntrill a gagné en tranquillité dans son flow sans avoir délaissé une once de son arrogance caractéristique. Il débite avec impudence, autorité et nonchalance. Stoïque, il rit pourtant au nez de tout le monde : que ce soit les femmes avec qui il relationne, les footballeurs au style douteux, le plug qu’il ne compte pas rembourser ou les rappeurs qui attendent leur avance.
Les textures des beats composés par Hologram Lo’ et leurs samples se développent, s’interrompent, s’entrecroisent. L’instru de « LV dans le BOLT » en est sans doute le meilleur exemple. Lénifiantes, ces productions ont le son des vagues tranquilles et la sensation des draps en soie. Elles habillent parfaitement les lignes qu’Huntrill semble écrire depuis la chambre d’un hôtel cinq étoiles, vue sur la Méditerranée ou les gratte-ciels de Dubaï. Le cocktail issu des textes et des productions laisse croire que l’artiste rappe comme dans un rêve éveillé. Ses obsessions luxueuses supposent que la musique est parfois un moyen ludique de se projeter, tout comme il projette l’auditeur dans les caractéristiques d’une vie embourgeoisée. Il se permet lui-même de semer le doute dans la bio de sa page Instagram : « Mon Insta ne reflète pas ma vraie vie, ma musique non plus. »
Un réveil amer
Comme dans « tarif groupé » en featuring avec Tedax Max, les deux dernières pistes de REPLICA 2 prennent la forme d’un réveil amer. Les jours se répètent, la satisfaction de jouir de cette vie si convoitée est remplacée par un sentiment de solitude totale. À nouveau, les compos d’Hologram Lo’ appuient les propos tenus par le rappeur : les samples s’alourdissent alors que le discours s’obscurcit. Les flows se veulent plaintifs, le rap héroïque initialement proposé devient une « TRISTESSE QUI COÛTE CHÈRE ». Les sapes sont perçues comme une source d’épanouissement, un « petit pansement sur grosse blessure » ou un voile ayant pour but d’invisibiliser les maux.
Huntrill s’inscrit dans un paradoxe que l’on retrouve fréquemment chez les rappeurs. En entreprenant et exhibant un transfuge de classe, il pense pouvoir gommer ses traumatismes, guérir les séquelles de la pauvreté et de la violence que celle-ci exerce. En bref, tirer un trait sur un passé pourtant inexorable. Il entretient alors le même rapport aux vêtements de luxe qu’aux drogues : un moyen d’oublier.
Dans « pullman&ritz (freestyle) » et « FRRRSCHT.bip », ses derniers morceaux en date annonçant l’arrivée imminente de Nouvelle Trap 2, Huntrill perpétue à mettre en valeur ses journées classieuses et triomphantes, toutes démunies d’impératifs. Cependant, le rappeur semble être prisonnier de son rôle et de ses choix. En 2019, il annonçait vouloir compter les billets avant les larmes dans le titre « BMPA », un des morceaux phares de son premier EP Nouvelle Trap. Cinq ans se sont écoulés, Huntrill profite de la vue, cloîtré dans sa suite. Les références à la rue comme moyen de s’enrichir sont toujours présentes mais plus subtiles, car comme il le confie dans « TRISTESSE QUI COÛTE CHÈRE » : « si tout était à r’faire », jamais il ne le referait.
Texte : Maël Dupayet
Crédit : hazz.35mm