TiBab, contraste d’un rap sombre issu d’une île paradisiaque

Saint-Martin, île au passé colonial français et hollandais, est aujourd’hui un paradis fiscal et un carrefour pour divers échanges plus ou moins opaques. Cette terre abrite un vivier de talents, prêts à s’en sortir en empruntant le chemin de la musique. Des rappeurs biberonnés par ce qui se fait aux États-Unis, phénomène logique si l’on met en perspective la proximité géographique des Antilles avec le pays de l’Oncle Sam. Parmi eux, TiBab se distingue. Son univers trap, aux sonorités obscures et percutantes, reflète une personnalité complexe qui se dévoile au fil des mélodies. Alternant entre français, anglais et créole, il propose une approche inédite pour l’Hexagone, où il a posé ses valises il y a trois ans. Son nouveau projet, Brick Baby, vient de sortir et réunit le renouveau de la trap francophone. Nous le rencontrons, quelques minutes avant une session studio, pour recueillir ses impressions.




Avant d’entrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter rapidement ?

Moi c’est TiBab. Je suis arrivé en France il y a trois ans, en 2021. J’ai grandi sur l’île de Saint-Martin, on y parle un tas de langues, mais principalement l’anglais et le français. On trouve aussi de l’espagnol, du créole, du papiamento… C’est séparé en deux parties, une française où je suis né, et une hollandaise où ma famille vit. Je me suis développé dans un mix de cultures très différentes, je t’en parle d’emblée car je suis fier de représenter mon coin. Je suis un pur produit de mon environnement.

Qu’est-ce qui t’a mis sur le chemin du rap ?

Un grand de mon block m’a ramené en studio quand j’avais à peu près 14 ans. J’ai tout de suite capté la vibe et accroché à cet univers. Mon premier son officiel est sorti quatre ans plus tard. Il passait en radio, on me payait pour des petits showcases. J’étais en train de devenir un homme, j’avais un tas d’autres choses à gérer dans ma vie. J’ai continué à drop des titres par-ci par-là, mais j’ai compris assez tôt que je devrais bouger pour passer un cap.

Tu évoques ton passage à l’âge adulte. Est-ce que la musique t’a permis de canaliser l’énergie que tu avais à revendre quand tu étais ado ?

J’ai toujours été en pétard (rires) ! En créole, TiBab ça veut dire « petit problème ». Plus jeune, j’en faisais un peu partout où je passais. Mon grand cousin était dans le son, il m’a poussé à emprunter cette voie. Un jour, G-ISLANDS FILMZ est tombé sur moi. Aux Antilles, il est considéré comme l’équivalent de Worldstarhiphop. Il m’a croisé dans mon quartier, je devais avoir 17 ans. J’avais déjà une voiture et un scooter, ça l’a marqué. Il a accroché à ma musique et m’a dit que les gens devaient voir ma réalité. J’ai compris grâce à lui que je devais mettre des visuels sur mes tracks. Il a joué un grand rôle dans le lancement de ma carrière, même si l’élément déclencheur reste mon arrivée en France et les connexions que j’ai pu établir ici.

Lorsqu’on grandit dans un bouillon culturel comme toi, qu’est-ce qu’on écoute comme musique ?

Mon père passait beaucoup de Barry White. Ma mère, elle, c’était plus du reggae et du dancehall, du Alicia Keys… Petit, j’étais un grand fan de 50 Cent, au point où je collectionnais les sapes G-Unit. J’avais les durags et la ceinture qui tourne, j’étais totalement matrixé. J’ai toujours été entouré de personnes plus âgées, ça a contribué à mon éducation musicale de façon positive. Mes grands m’ont fait découvrir Bone Thugs-N-Harmony, DMX, Juicy J ou encore Master P. Je n’écoutais pas de rap français, j’ai découvert Booba très tard et la new wave actuelle encore plus. Je me suis documenté sur ce qui se faisait en France à mon arrivée, grâce à mes rencontres, notamment celle avec Mike Shabb qui m’a conseillé de check 8Ruki et tout le reste. Sinon, pendant mon temps libre, j’écoute du son des Caraïbes. C’est ma culture, j’y reviens toujours surtout maintenant que j’en suis éloigné physiquement.

Tu arrives à garder contact avec tes potes malgré tout ?

Ouais ! En plus, parmi tous mes reufs qui sont restés à Saint-Martin, beaucoup m’envoient de la force. Ils savent que je suis un peu le visage de l’île ici en France et que si tout se passe bien, ça devrait continuer à aller dans le bon sens.

Paris ne te dépayse pas trop ? Sur le papier, Saint-Martin a beau être en partie en France, mais on n’y est pas du tout d’un point de vue géographique.

Je l’étais au début, maintenant ça va. À Saint-Martin, on ne se sent vraiment pas en France. C’est à la fois un paradis fiscal et une plaque tournante. Il s’agit d’une des îles avec le plus haut taux de criminalité. Je la comparerais avec le Brésil, les classes sociales sont assez différentes et ne cohabitent généralement pas ensemble. La France a beau en gouverner la moitié, elle n’est en réalité pas très présente. Tu ne verras pas de feux rouges, de centres commerciaux ou d’architectures qui te la rappelleront. Ce reflet du pays est plus présent à la Réunion par exemple. Les Guadeloupéens et les Martiniquais viennent souvent à Saint-Martin pour capter un côté « States ». On est plus proches des États-Unis avec d’autres îles autour comme Saint-Kitts, Sainte-Croix ou les Bahamas.

Le premier aspect qui surprend dans ta musique est le fait que tu rappes autant en français, en anglais, qu’en créole. Il s’agit d’une démarche artistique ou de quelque chose de naturel ?

C’est naturel. Si tu traînais avec moi au quotidien tu verrais que je switch entre les trois langues tout le temps. Ma musique reflète sincèrement qui je suis. Ça reste assez inédit pour la France, mais d’où je viens, tout le monde mélange l’anglais et le créole. Personne ne rappe en français par contre, je dois être l’un des seuls.

Dès tes premières sorties, on capte que tu as un ADN trap. Pourtant, tu as aussi des références de OG. Quelle a été la période musicale qui t’a le plus marqué ?

Quand je te parle de 50 ou de Bone Thugs, j’évoque une époque où j’avais six ou sept ans. Par la suite, je me suis vraiment pris Lil Wayne et tout le délire Young Money. À ce moment, j’écoutais quand même davantage des musiques traditionnelles. Puis il y a eu l’arrivée de la trap de Chicago avec Chief Keef, Lil Durk, Lil Reese… J’ai vraiment apprécié ce courant, encore plus par la suite quand des gars comme G Herbo ou Lil Reese ont poussé le délire de Chicago drill avec des rythmes plus rapides. Londres a repris la vibe, j’ai aussi bien accroché à toute la vague UK drill. J’étais d’ailleurs le premier rappeur de Saint-Martin à poser sur de la drill.

Y’a-t-il d’autres villes qui t’inspirent musicalement aux USA ?

Évidemment, et même en général, je me sens bien plus proche de là-bas que de la France. Dans mes sons actuels, tu vas avoir des influences de New York et de Philadelphie. J’ai beaucoup été inspiré par Memphis et des rappeurs comme Big Scarr, Key Glock, Lil Double 0, Big Moochie Grape ou encore Pooh Shiesty. Je suis aussi obligé de citer Atlanta, tu as des artistes trop importants pour moi là-bas. Que ce soit Gucci Mane, Young Nudy, 21 Savage, BabyDrill… Je pourrais t’en donner plein. Je ne me considère pour autant pas comme un digger, je sais juste ce que j’aime et qui je veux écouter.

Et du côté de chez toi, qui nous conseillerais-tu d’écouter ?

Je ne suis pas branché qu’à SM, j’ai aussi des reufs en Guadeloupe et en Martinique. Je te dirais d’aller découvrir Ganghomie, c’est un rappeur guadeloupéen qui vit à Paris. Sinon, en Martinique, tu as Gizzmoo et Gaspew qui sont dans un délire trap que je valide fort. Chez moi, à Saint-Martin, il faut mettre de la lumière sur K33SH avec qui j’ai fait un feat récemment. Il y avait Trill Mike, un frérot qui était très fort mais qui est malheureusement mort l’an dernier. On a aussi Baly G, un OG de l’île actuellement en prison. Quand il sort un son, tout le monde est au courant. Tu dois aussi jeter un œil à PNDRN !

Récemment, on observe enfin les médias donner leur crédit aux Antilles et à l’influence qu’elles ont sur le rap français. Selon toi, à quoi est due cette prise de conscience ?

Les gens à la pointe de la musique viennent se plug avec les artistes des îles. Au bout d’un moment, les médias et l’industrie sont obligés de se prendre la réalité en face. Le fait d’avoir une proximité avec les États-Unis nous avantage, un peu comme les rappeurs francophones au Canada. Si tu prends par exemple le créole, il s’agit d’une langue qui débite, dans les flows on est très ricains. L’américanisation du rap français a mis du temps, j’ai l’impression qu’il a fallu faire un gros travail. Chez nous, le lien a été automatique et ça joue dans la balance quand tu dresses le bilan. Que ce soit Ninho ou l’artiste new wave le plus actuel, tous empruntent des codes du rap US.

Quel est ton avis sur la France qui laisse souvent les DOM-TOM de côté, voire à l’abandon ?

C’est grave. À Saint-Martin, certains endroits n’ont toujours pas d’eau potable. En 2017, un ouragan a ravagé une grande partie de l’île. Emmanuel Macron a donné quelques centaines de milliers d’euros d’aides qui ont été détournés par le gouvernement local. C’est encore très ghetto, et la corruption est assez présente. Derrière les magnifiques hôtels, les clubs de luxe, ce qui se passe dans les petites ruelles et la « calle » n’est pas beau à voir. On n’a même pas de mairie, c’est une collectivité qui gère tout. Sur le papier, la France a son mot à dire, mais on a un président attitré qui fait sa propre loi. Je trouve que c’est mieux géré du côté hollandais, mais paradoxalement, c’est aussi là-bas que les choses les plus folles se passent. Dis-toi que chez nous, très peu de gens votent, à part les plus privilégiés. Tu as déjà vu cette photo de Macron avec deux bougs, dont un qui fait un doigt d’honneur ?

C’était devenu un mème il y a quelque temps, non ?

Exact. C’est à Saint-Martin. Ce sont des gars que je connais, ils ne savaient pas vraiment qui était Macron. Ils s’en battaient totalement les couilles si je dois être honnête avec toi. Il n’y a que depuis que ma famille ou certains de mes amis m’ont rendu visite à Paris qu’ils comprennent la culture française. De l’extérieur, ils avaient l’image des baguettes et de la fashion week (rires).

Tu m’as dit que tu étais arrivé en 2021, était-ce purement motivé par la musique ?

Le 4 juin pour être exact. C’était en partie pour le rap, mais pas que…

Par le passé, on te retrouvait sur de la trap et des sons mélodiques, un peu à la Lil Durk que tu dédicaces dans ton projet. Qu’est-ce qui t’a fait passer dans un délire plus dark, majoritairement drill ?

Ce sont les sonorités qui m’animent en ce moment. Quand je rentre dans la cabine en studio, je suis vraiment en pétard !

Es-tu satisfait des retours sur SELF MADE, qui est un projet dans un autre registre ?

Je n’étais pas sûr de le sortir. Je l’ai drop lorsqu’un proche à moi est décédé. Il s’agit d’un des beatmakers qui a collaboré dessus, KRAK’N, paix à son âme. J’avais plusieurs sons coffrés dans le style, je voulais en quelque sorte lui rendre hommage.

Parmi les premiers rappeurs avec qui tu as collaboré en France, il y a Laskiiz. Peux-tu me raconter votre rencontre ?

C’est mon gars sûr ! Il m’avait déjà contacté en 2016 quand je n’en étais qu’à mes débuts. Lorsque je suis arrivé en France, je lui ai directement envoyé un message pour qu’on se capte. C’était le premier ou deuxième jour après avoir atterri à Paris. Il m’a épaulé dans mes petites galères lorsque je suis arrivé. Là, au moment où je te parle, il est devant moi, rien n’a bougé. On a sorti plusieurs titres ensemble, il est très chaud !

Tu as également sorti des sons avec l’écurie 33 Recordz. Il me semble qu’ils t’ont managé pendant un moment ?

Laskiiz m’a branché avec 8Ruki. Je ne le connaissais que de nom car Mike Shabb m’en avait parlé. J’ai entendu dire qu’il appréciait ma musique, donc je lui ai envoyé un message pour qu’on se connecte. Je me suis documenté sur ce qu’il faisait, et par la suite je l’ai capté lui et son équipe, le courant est bien passé. Ce n’était pas vraiment du management à proprement parler, ils m’ont aidé pour que mes sons commencent à tourner dans les médias. Ils ont compris mon souhait de rester indépendant au maximum.

J’ai bien aimé la connexion entre toi, Ambrose et Labri sur « Gogeta ».

J’en garde une belle expérience, c’était un bon échange artistique. Je ne sais pas si tu as écouté le freestyle On The Radar d’Ambrose dernièrement ?

C’est très fort. Je trouve que son niveau ne fait qu’aller vers le haut plus le temps passe.

Il est vraiment en pétard ! J’ai tout de suite capté qu’il ne rigolait pas. Aujourd’hui, le 33R ne m’aide plus dans ma carrière, mais ils m’ont vraiment permis d’être identifié par les niches d’auditeurs rap qu’il peut y avoir un peu partout sur Internet. Depuis, il y a des mecs de maisons de disques qui m’approchent et me font des propositions. Brick Baby devait être dealé par un label par exemple. J’ai préféré le sortir de mon côté pour que la sauce monte encore un peu.

Quand tu parles d’indépendance, c’est surtout artistique, ça ne te dérangerait pas de signer si ça pouvait te rapporter gros ?

Du tout. Ma musique touche de plus en plus de monde, je pense juste qu’il me faut la bonne offre pour que j’y songe davantage.

Avant le projet, tu as entamé un run de singles aux titres assez évocateurs. Pourquoi choisir des figures allant de « Mona Lisa », à « Michael Myers » ou encore « MARCELINO » pour illustrer tes tracks ?

« MARCELINO » est l’un de mes surnoms. Dans la rue c’est la jungle, nous sommes tous des animaux, moi y compris. On parle entre nous, et je communique autant avec des poissons rouges qu’avec des requins (sourire). Pour « Mona Lisa », j’ai choisi ce titre car quel que soit l’angle d’où tu la regardes, elle te fixe dans les yeux. Je suis très observateur, je veux capter les vibes des endroits où je me trouve. Je peux te parler, mais écouter ce qui se passe autour en même temps, c’est important de rester vif. J’aime bien donner des noms à mes sons qui collent aux énergies que je veux faire passer. Que ce soit « Tension » ou « Jason Vhoores », le message est transmis avant même que tu n’écoutes les morceaux.

Brick Baby vient de sortir, il s’agit de ton deuxième projet officiel. Tout a été enregistré chez Casa Country Club ?

En grande partie, oui. J’ai bossé avec Bywam, mais j’ai aussi fait venir d’autres producteurs sur place. J’ai mis deux mois pour l’enregistrer, ensuite le mix et le mastering ont pris deux mois supplémentaires. Je trouve que le projet me correspond bien, on peut se faire une idée assez précise de l’artiste que je suis aujourd’hui et de l’environnement dans lequel j’ai évolué au cours de ma vie.

Sur les sept titres qui le composent, on retrouve trois feats : Gapman, Zequin et Mike Shabb. Peux-tu m’expliquer ces choix ?

Mes feats ne sont pas là pour faire beau. C’est important pour moi de ramener des gens que je connais, que je respecte et parfois de sortir de ma zone de confort. J’ai rencontré Mike Shabb chez un ami tatoueur, comme je te l’ai déjà expliqué, il a été l’une des premières personnes à me brancher sur le rap francophone à mon arrivée. Pour Gapman, ça s’est fait via Binks Beatz. Il met beaucoup de respect sur mon travail et me fait des passes de temps en temps. On bossait sur une prod pour Brick Baby et il m’a dit qu’il verrait bien GP dessus. Je l’avais déjà croisé quelques fois, donc le lien était déjà établi. Deux jours plus tard le son était plié. Zequin, on a quelqu’un en commun, un grand de son quartier. On s’est croisés par hasard pendant une session studio et le feeling est passé. C’est un pirate de fou ! Il a une bonne mentalité, même si des fois il ne tourne pas sa langue dans sa bouche quand il s’exprime (rires). Il faut dire qu’il a une certaine notoriété, parfois, se rendre compte du poids de sa voix et de ses mots peut mettre du temps. Beaucoup de gens scrutent ce qu’il dit aujourd’hui.

Tu m’as confié avant l’interview que tu étais déjà en train de préparer la suite. Que nous cuisines-tu pour la rentrée ?

Je n’arrête jamais de créer. Ce soir, j’ai ramené Diaxal au stud, il a produit pour Ninho, Gazo et La Mano 1.9. On va préparer un truc bien sympa. Je vais sûrement sortir un single ou deux d’ici septembre et commencer à discuter avec des labels. Brick Baby, c’est un peu comme une paire de lunettes pour eux, histoire qu’ils voient mieux qui je suis (sourire).

La référence au bon vieux hustler qu’est Kodak Black est évidente dans le titre du projet. Avant qu’on se quitte, que pourrait-on souhaiter au débrouillard que tu es ?

Project Baby ! Ça me fait plaisir que tu aies capté. Tu peux me souhaiter la santé et le succès, les deux me permettront d’atteindre tout le reste et d’entreprendre encore plus.


Texte : Nathan Barbabianca

Crédit : Seigneur OG

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